La plupart des fiches de poste mettent la connaissance du domaine et le métier du design dans le même panier. Le métier prend quinze ans à construire. La connaissance du domaine s'acquiert en trois mois environ.
L’année où je suis passé de la conception d’une plateforme de streaming avec deux millions d’utilisateurs à un outil utilisé par des ONG, des gouvernements et des travailleurs de terrain dans plus de quarante pays, je ne connaissais rien au développement international.
Ni le secteur, ni le vocabulaire, ni les méthodes de travail, ni les circuits de reporting, ni les frustrations de quelqu’un qui coordonne un projet d’eau en milieu rural au Kenya.
J’étais sans doute le designer le moins qualifié pour ce domaine qu’Akvo pouvait recruter.
Dix-huit mois plus tard, j’avais contribué à reconcevoir des outils utilisés par l’UNICEF et le gouvernement néerlandais, et construit une pratique design de l’intérieur.
La connaissance du domaine est venue. Elle vient toujours. C’est la partie facile.
Ce que les fiches de poste ne comprennent pas
La plupart des offres d’emploi n’ont pas encore compris ça.
« 5 ans d’expérience en UX fintech requis. » « Expérience en design produit santé indispensable. » « Expérience préalable en agritech souhaitée. » Ces fiches mettent la connaissance du domaine et le métier dans le même panier. Le métier se construit sur quinze ans de pratique. La connaissance du domaine s’acquiert en trois mois environ d’immersion.
Recruter sur la connaissance du domaine quand c’est le métier qu’il vous faut, c’est répondre juste à la mauvaise question.
Ce qui se transfère vraiment
Les compétences qui voyagent sont celles qui ont pris le plus longtemps à construire.
La formulation du problème : identifier ce qui ne va vraiment pas avant de décider quoi corriger. La méthodologie de recherche : savoir quelles questions poser, comment les poser, et comment distinguer ce que les gens disent de ce qu’ils font. La pensée systémique. L’architecture de l’information. Synthétiser la complexité en quelque chose qu’un utilisateur peut parcourir sans manuel. Défendre une décision de design avec une justification qui tient sous la pression de gens qui n’ont pas fait le travail.
Ce ne sont pas des compétences propres à un domaine. Un designer qui sait faire ça dans un contexte fintech sait le faire dans un contexte agricole. Les problèmes semblent différents en surface. En dessous, le processus est identique.
Ce qui ne se transfère pas, et pourquoi ça n’a pas d’importance
La connaissance propre au domaine, elle, doit s’acquérir. La terminologie. Le contexte réglementaire. Les modèles mentaux propres aux utilisateurs de ce domaine. L’histoire de ce qui a été tenté avant, et pourquoi ça a échoué.
Mais tout cela s’acquiert par la recherche elle-même.
S’asseoir avec des agriculteurs vous apprend l’agriculture. Parler avec des travailleurs de terrain qui coordonnent la distribution d’aide vous apprend le développement international. C’est par la recherche qu’on apprend le domaine. Le designer qui entre sans idées préconçues pose de meilleures questions que celui qui croit déjà tout savoir. Dans un nouveau domaine, un regard neuf et une curiosité sincère, c’est toute la méthode.
Chez LiteFarm, je conçois pour des agriculteurs répartis sur différentes géographies, différentes langues, différents niveaux de connectivité. Je ne connaissais rien à l’agriculture en arrivant. C’était l’avantage. J’ai dû poser des questions et écouter, sans hypothèse à protéger. La recherche m’a appris le domaine.
La carrière comme preuve
Ma carrière a couvert le divertissement, le développement international, l’agriculture durable et l’IA. Ce ne sont pas des domaines adjacents. Ils ne partagent ni vocabulaire, ni utilisateurs, ni cadre réglementaire, ni contraintes techniques.
Ce qu’ils partagent : des utilisateurs avec de vrais problèmes, qu’il fallait comprendre clairement avant de bien les résoudre. Une méthode pour y parvenir. Un métier pour le traduire en quelque chose d’utilisable.
Du divertissement au développement international, puis à l’agritech. Chaque transition semblait recommencer de zéro, vue de l’extérieur. De l’intérieur, les outils étaient identiques.
L’erreur de catégorie
Une fiche de poste qui ouvre sur « 5 ans d’expérience dans le secteur » et relègue les compétences design au second plan a ses priorités inversées.
Cela arrive pour des raisons compréhensibles. Les recruteurs cherchent à réduire le risque. Ils veulent quelqu’un d’opérationnel tout de suite, qui connaît déjà la terminologie, qui n’aura pas besoin de trois mois pour comprendre ce que l’équipe construit. Préoccupation légitime.
Mais le calcul est faux.
Un expert du domaine aux compétences design faibles ne démarre pas vite. Il fonce avec assurance dans la mauvaise direction et entraîne l’équipe avec lui. Il connaît le vocabulaire et pose le mauvais diagnostic. Il livre vite et résout le mauvais problème. Ça coûte tout un cycle produit, là où l’intégration aurait coûté trois mois.
Un designer au métier solide et sans connaissance du domaine contribue vraiment en trois mois. Un expert du domaine aux compétences design faibles aura toujours des compétences faibles après trois ans. Recruter sur la variable rapide en tenant la lente pour acquise, c’est une erreur de catégorie. Cela produit des équipes qui connaissent le domaine et ne savent pas concevoir pour lui.
Le designer qui a travaillé dans des domaines vraiment différents a confronté son métier à des problèmes radicalement différents, des utilisateurs différents, des contraintes différentes. Le métier a tenu. Sur un CV, ce parcours prouve que le métier est réel.
Le domaine change. Le métier, non.
Actuellement à la tête de l’UX chez LiteFarm, je conçois pour des agriculteurs dans plusieurs géographies. Précédemment : développement international chez Akvo, divertissement chez Blinkbox. Contactez-moi si vous recrutez pour un domaine que vous pensez nouveau pour moi.